12/07/2025
🍇🦌 Le Festin des Origines – Chapitre 17 : La Confrérie « Les Chevaliers du Comté de Montaigu »
Les collines de Rendeux étaient silencieuses ce matin-là, comme retenues par un souffle ancien. En contrebas, la rivière Ourthe serpentait entre les hêtres et les rochers, tandis qu’au sommet du promontoire, les pierres de l’ancien château de Montaigu s’accrochaient encore à la mémoire du temps. L’ermitage Saint-Thibaut, adossé à la ruine, semblait veiller.
Thibault avançait sans se presser, le pas alourdi par la chaleur déjà présente en cette fin de matinée. Lorsqu’il parvint à la maison de la confrérie, il fut frappé par l’odeur qui y flottait : un mélange de framboises écrasées, de bois humide et de viande fumée. L’endroit respirait l’authenticité.
Un homme à la carrure large, vêtu d’une veste de toile tachée par les jus de baies, l’attendait sur le seuil.
— Thibault, c’est bien toi ? demanda-t-il avec l’accent du terroir. Je suis Paul. Entre, tu tombes bien… ou mal, selon comment on voit les choses.
À l’intérieur, Paul lui tendit un petit papier replié plusieurs fois. Une écriture vive, nerveuse, le couvrait.
« Thibault, Je suis sur la piste de l’Épicurien. Je ne peux pas t’attendre, sinon je le perds. Rejoins-moi dans trois jours. Reste sur tes gardes. — Jacques »
Thibault releva les yeux, inquiet. Paul acquiesça, grave.
— Il est passé hier en fin de journée, à peine le temps d’un café. Il avait les traits tirés, l’esprit ailleurs. Mais il m’a dit de prendre soin de toi. Et justement, il y a quelque chose que j’aimerais te montrer.
Il sortit deux paniers en osier d’un placard et ajouta simplement :
— Suis-moi.
Ils traversèrent le village, puis s’enfoncèrent dans les bois. Paul marchait d’un pas sûr malgré les racines traîtresses et les pierres glissantes. Il parlait peu, concentré.
— Quelque chose ne va pas cette année, finit-il par dire. Les framboisiers que nous utilisons pour notre Nectar sont… vides. Arrachés. Abimés. Et ce, juste avant la récolte. Quelqu’un ou quelque chose sait très bien ce qu’il fait.
Thibault fronça les sourcils.
— Tu soupçonnes l’Épicurien ?
— Je ne veux accuser personne sans preuve. Mais ce qu’on prépare ici n’a rien d’anodin. Le Nectar de Montaigu est plus qu’un digestif. C’est un lien à la terre, à notre histoire, à notre transmission. Alors oui, s’il veut briser ce que nous sommes… il commence par là.
Ils marchèrent encore un moment, jusqu’à ce que le sentier s’efface complètement. Paul écarta quelques branches et révéla une clairière insoupçonnée, creusée entre les replis boisés de la colline.
— Peu la connaissent, murmura-t-il. Ici, les baies sont protégées. Seuls les anciens y venaient. Nous avons une chance d’y sauver notre récolte.
Les framboisiers y formaient des arcades naturelles. Les fruits, rouges et gorgés de soleil, luisaient comme des rubis sous la lumière filtrée par les feuillages.
Ils se mirent à cueillir, en silence d’abord, puis dans un rythme partagé, presque cérémoniel. Thibault ressentait dans chaque geste la précision, le respect du produit, l’humilité devant la nature.
De retour à la maison de la confrérie, Paul versa les baies dans une cuve en cuivre, y ajouta leur eau-de-vie artisanale et un trait d’eau de source captée sur les hauteurs du Montaigu.
— La recette n’a pas changé depuis 1993, dit-il en souriant. On n’a pas besoin d’en faire plus. Tout est dans le soin, la patience… et la cueillette.
Ils burent un petit verre du Nectar de l’année précédente, le temps que le jus commence à infuser. Le goût était intense : framboise sauvage, bois, une note presque épicée. Le genre de saveur qu’on n’oublie pas.
Paul lui servit ensuite une tranche de pâté de chevreuil encore tiède, sur du pain croustillant. L’odeur était irrésistible, le goût riche, relevé d’une touche herbacée parfaitement dosée.
— Ce pâté, c’est l’un de nos produits phares, expliqua Paul. Il est préparé par un artisan local avec qui nous collaborons depuis longtemps. La viande vient de chevreuils de la région, et la recette respecte l’esprit de nos terres : simple, franc et généreux. Nous le défendons comme le Nectar, car il incarne lui aussi notre terroir.
Avant de quitter la maison, Thibault eut l’occasion de rencontrer d’autres membres venus prêter main-forte à Paul. Leur arrivée apporta une chaleur humaine immédiate, mais aussi un impact visuel frappant.
Tous portaient la tenue traditionnelle des Chevaliers du Nectar de Montaigu : une large cape verte, tombant jusqu’aux genoux. Les femmes portaient une jupe longue rouge, assortie au médaillon suspendu à leur cou par un ruban, tandis que les hommes arboraient un pantalon sombre. Tous étaient coiffés d’un large chapeau noir à bord plat, parfois rehaussé d’une plume rouge flamboyante.
L’ensemble dégageait une impression à la fois solennelle et joyeuse — celle d’un groupe fier de ses couleurs, enraciné dans sa terre, et dont l’élégance rustique racontait toute une histoire.
Paul tendit enfin à Thibault une petite bouteille scellée, contenant un liquide d’un rouge profond aux reflets violacés, comme si la lumière de la clairière y avait été capturée. Une étiquette manuscrite ornait le flacon : “Récolte exceptionnelle”
— Garde-la précieusement. Cette bouteille-là, aucun autre ne l’aura. Tu en as cueilli les fruits, et tu en portes désormais l’histoire.
Thibault remercia longuement Paul. Avant de repartir, il s’arrêta un instant au bord de la clairière, la tête pleine de parfums et de symboles. Il ne savait pas encore ce qui l’attendait, mais une chose était sûre : à Montaigu, on avait su résister. Avec cœur, avec terre… et avec goût.
Alors qu’il reprenait la route, la bouteille précieuse bien calée dans son sac, Thibault ne pouvait chasser une pensée tenace : Jacques. Il l’imaginait, seul, avançant sans relâche sur la piste de l’Épicurien, les traits tirés, les forces diminuées mais la volonté intacte. Il savait combien cette traque comptait pour lui, et combien elle l’épuisait.
Il était temps de le rejoindre. Temps d’unir leurs forces, avant qu’il ne soit trop t**d. La quête approchait de son dénouement, et l’Épicurien, lui, ne semble pas avoir dit son dernier mot.
🔜 Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de cette aventure...