11/06/2026
Surmarges sur les produits bio : l'appétit sans scrupules de la grande distribution
Par Nolwenn Weiler
Les industriels et les grandes surfaces s’enrichissent-ils sur le dos des consommateur·ices et de leurs fournisseurs ? Réponse : oui, pour les grandes surfaces, et largement. C’est l’une des conclusions de la récente commission d’enquête sénatoriale « sur les marges des industriels et de la grande distribution ». Lancée en décembre 2025, en pleine crise agricole, cette commission ambitionnait de connaître la vérité sur la formation des prix. Six mois et 200 auditions plus t**d, elle livre un rapport cinglant à propos du système de prédation mis en place par l’avant-dernier maillon de la chaîne alimentaire, avant que les produits ne remplissent caddies puis réfrigérateurs: les distributeurs (grandes et moyennes surfaces).
Un coup d’œil à la répartition de qui gagne quoi dans cette chaîne alimentaire permet de mesurer le déséquilibre des forces : sur 100 euros de valeur alimentaire, les distributeurs raflent près de la moitié de la mise (40 euros) quand les producteurs sont en deçà des 10 % (8 euros) !
La formation des prix auxquels on achète les produits dans les grandes surfaces n'est pas fondée sur les coûts de production mais plutôt sur les stratégies commerciales des négociateurs, démontre le rapport. Leur appétit est particulièrement vorace pour les produits frais, d'autant plus quand ils sont bios. Le palmarès revient aux œufs, avec une marge de 85 % pour les distributeurs et … 0 pour les producteur·ices, qui vendent leurs œufs au prix que leur coûte la production ! « Les distributeurs prennent des marges plus fortes sur les produits sains, notamment les fruits et légumes, pour compenser celles moins fortes sur des produits transformés comportant du sucre ou des graisses », résumait Antoinette Guhl, sénatrice écologiste de Paris et rapporteuse de la commission, dès le mois de janvier auprès du quotidien Le Monde.
« Le rapport de force est de plus en plus favorable à la grande distribution, qui est chaque année davantage concentrée », remarquent les enquêteur·ices. Quatre groupes se détachent très nettement : Leclerc, Carrefour, Intermarché et Coopérative U, dont le poids est encore augmenté par un jeu d’alliances internationales. « Si l’on tient compte de ces alliances, le panorama des parts de marché permet d’identifier trois groupements hyperdominants : Concordis (Carrefour et Coopérative U) à plus de 34 %, Aura Retail (Intermarché, Auchan et Casino) à plus de 29 % et Leclerc à environ 24 % », détaille le rapport. En dépit de cet effet de massification, les prix proposés aux consommateur·ices ne baissent pas. Tandis que ceux proposés aux producteur·ices stagnent, voire diminuent.
Enquête sur les jets de la République
Graphique issu du rapport sénatorial de la Commission d'enquête portant sur les marges des industriels et de la grande distribution.
Les distributeurs n’hésitent pas à mettre la pression sur les filières dont les denrées sont périssables, et qui ont donc besoin d’écouler rapidement leurs produits : produits laitiers, viande, fruits et légumes, ont relevé les sénateurs, choqués. Au cours des auditions, il leur a été rapporté « la pratique d'un distributeur, interrompant les commandes en pic de production, alors que les chambres froides sont pleines, dans l'objectif de produire une pression à la baisse sur les prix d'achat ». En effectuant des contrôles, la rapporteure a pu constater des diminutions brutales de commandes pouvant représenter jusqu’à 60 % des ventes d’un fournisseur auprès d’un distributeur et engendrer des pertes de produits parfois périssables qui s’élèvent à plusieurs millions d’euros.
Les marges réalisées sur les produits vendus ne sont pas la seule source de bénéfices de ce secteur sans scrupules. « Au-delà de la marge commerciale réalisée sur la vente des produits, une part croissante de la rentabilité de la grande distribution repose sur des services commerciaux facturés aux industriels », disent les parlementaires.
De quoi s’agit-il ? Les distributeurs imposent à leurs fournisseurs d’acquérir des « services » : la négociation avec les centrales d’achat constitue ainsi un « droit de péage » auquel les fournisseurs sont soumis. Par exemple, la rencontre entre le directeur commercial d’un groupe industriel et le directeur des achats d’une centrale peut être facturée jusqu’à 400 000 euros !
La commission a par ailleurs constaté l'ingéniosité avec laquelle les distributeurs conçoivent de nouveaux mécanismes de « descente tarifaire ». Ils obtiennent, par exemple, des industriels la livraison de colis gratuits, la mise en rayons aux frais du fournisseur ou la systématisation des taxes normalement prévues pour réparer des préjudices réels subis lors de livraisons.
Autre point à même de soulever la colère de celleux qui s’estiment trop surveillé·es par l’administration et submergé·es par la paperasse : le manque de transparence. « Les distributeurs organisés sous forme de coopératives ou de groupements d'indépendants ne sont pas tenus de publier leurs résultats financiers et de consolider leurs comptes à l'échelle de l'enseigne. Il est donc difficile de reconstituer les marges et les résultats pour ces distributeurs, signale le rapport sénatorial. E. Leclerc, par son statut de groupement de coopérateurs indépendants, ne publie ainsi aucune donnée relative à ses résultats financiers, qui restent inconnus. »
Profondément injuste, ce système repose aussi sur l’impunité des distributeurs, dont« les pratiques illicites [ret**d de signature des contrats concernant des fournisseurs par exemple, ndlr] ont tendance à croître », signale le rapport. Selon Olivier Mevel, maître de conférences en marketing, commerce et distribution, interrogé dans le cadre de la commission d’enquête : « Le risque économique lié à une sanction reste, dans de nombreux cas, inférieur aux gains potentiels issus de pratiques de contournement. »
Les sanctions prononcées sont « insuffisamment dissuasives, soit du fait de leur montant, soit en raison de leur délai d’exécution », ajoute le rapport, concluant que « rééquilibrer le pouvoir de négociation détenu par les distributeurs et par les industriels au profit des agriculteurs nécessite en premier lieu une application plus stricte des dispositions législatives existantes avec un renforcement des sanctions ». À quand l’impunité zéro pour les distributeurs hors-la-loi ?