08/27/2026
Le régime algérien réprime avec violence toute manifestation de l’identité kabyle, qu’elle perçoit comme une menace. «Libération» a retrouvé plusieurs anciens détenus et réfugiés, contraints de fuir le pays clandestinement face à la pression des autorités.
spécial à Casablanca (Maroc), Montereau-Fault-Yonne
Soufiane Zerkak et Nourredine Matoub sont deux fantômes dans Casablanca. Leur piaule se situe au dernier étage d’un immeuble de Sidi Bernoussi, en grande banlieue de la métropole marocaine. Deux matelas posés sur une carpette, séparés par une table basse encombrée. Une pile de vêtements. Un petit réfrigérateur et une bonbonne de butane pour faire bouillir de l’eau. Voilà les seuls biens que possèdent ces deux réfugiés kabyles algériens. Les sanitaires sont partagés avec un voisin de palier qui ne leur parle pas. «Ici on est discret tu sais. On ne se fait pas remarquer.» Personne n’attend Soufiane et Nourredine. Ils vivent la nuit et dorment le jour. Le temps les traverse, en attendant d’être relocalisés par le Haut-Commissariat aux réfugiés de l’ONU (UNHCR).
«En 2017, je suis devenu un militant du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie», commence Soufiane, en mâchouillant sa chique. Cette région montagneuse du nord-est de l’Algérie est le berceau d’un fort particularisme emprunt de laïcité. On y parle une langue berbère. Sous son maillot de foot de l’Olympique d’Akbou – un club local – Soufiane dissimule une croix catholique. «En Kabylie, on persécute les chrétiens, explique-t-il. Au Maroc, je préfère aussi ne pas la montrer, pour ne pas m’attirer d’ennuis.»
Le MAK, puissante force d’opposition
Le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) naît en 2001, sous l’impulsion de l’ancien chanteur Ferhat Mehenni. Nous sommes alors au lendemain d’un mouvement de révolte populaire dans la région, le «printemps noir», durement réprimé par le régime de l’ancien président algérien Abdelaziz Bouteflika. Au cours de sa première décennie d’existence, le mouvement se structure dans les milieux estudiantins de Kabylie, puis parmi la diaspora en France. C’est d’ailleurs depuis l’Hexagone que Ferhat Mehenni proclame en 2010 un gouvernement provisoire en exil de la région. D’abord partisan de l’autonomie, le MAK bifurque en 2012 vers la lutte pour l’autodétermination, avant de réclamer l’indépendance, à partir de 2017. Il est alors devenu une puissante force d’opposition en Algérie. Au point d’être l’un des moteurs du mouvement du Hirak, qui provoque en 2019 la chute de Bouteflika. En décembre 2025, toujours depuis Paris, il finit par autoproclamer l’indépendance de la Kabylie.
Bien qu’il ait toujours revendiqué des moyens d’action pacifiques, le gouvernement algérien classe en 2021 le MAK comme organisation terroriste. Le régime d’Abdelmadjid Tebboune, qui a succédé à Abdelaziz Bouteflika en 2019, traque alors sans relâche tous les signes d’appartenance à l’identité kabyle, qu’il considère comme de potentielles menaces à l’unité du pays. Le pouvoir algérien accuse notamment le mouvement indépendantiste d’être financé et soutenu par Israël et le Maroc, deux ennemis historiques d’Alger. Des accusations que nient les cadres du MAK interrogés par Libération. Contactés, l’ambassade et le consulat d’Algérie à Paris n’ont pas donné suite à nos sollicitations.
«A partir de 2021, le harcèlement des forces de sécurité est devenu intense, raconte Soufiane. On m’a arrêté plusieurs fois, on m’a placé sous contrôle judiciaire, et on m’a interdit de quitter le territoire. En 2022, j’ai décidé de fuir, ce n’était plus possible pour moi de rester.» C’est dans cette même région que le journaliste français Christophe Gleizes – toujours détenu par les autorités algériennes – a été arrêté, alors qu’il enquêtait sur le club de la Jeunesse sportive de Kabylie.
Les militants du MAK ne sont pas les seules cibles d’Alger : toute suspicion de proximité, toute manifestation de sympathie envers le mouvement, peut valoir un aller simple pour la prison de Tizi Ouzou, la capitale régionale. «Je n’ai jamais été encarté au MAK», se défend de son côté Nourredine. Comme son acolyte, il revendique sans détour son identité kabyle. «Mais je ne suis pas un militant. Il m’est juste arrivé de reposter sur les réseaux sociaux des messages qui déplaisent au gouvernement algérien. En août 2023, la gendarmerie est venue fouiller chez moi, elle cherchait des preuves d’appartenance au MAK. C’est mon fils qui leur a ouvert, je n’étais pas là. Ils n’ont rien trouvé, mais ils ont laissé une convocation.»
«Je n’ai jamais été encarté au MAK», assure Noureddine, lui aussi en attente d'être pris en charge par l'ONU, 15 août à Casablanca.
«Je n’ai jamais été encarté au MAK», assure Noureddine, lui aussi en attente d'être pris en charge par l'ONU, 15 août à Casablanca. (Marouane Beslem/Libération)
«On connaît un Kabyle qui a pu partir au Canada»
Pris de panique, Nourredine choisit de fuir, et de laisser sa famille derrière lui. Comme l’a fait Soufiane, son colocataire de fortune, un an avant lui. Tous deux sont d’abord passés par la Tunisie voisine. Nourredine a même poussé jusqu’en Libye. Là-bas, il échappe de peu à un réseau de trafiquants d’êtres humains. «Un mois de souffrance, lâche-t-il. J’ai dépensé tout mon argent, puis j’ai erré et dormi sous une tente au bord de la mer.» Un ami de la diaspora kabyle lui paie finalement un billet d’avion pour le Maroc, où il atterrit fin septembre 2023, avec un visa touristique. Le royaume chérifien tolère les réfugiés et opposants au régime algérien, voisin et rival historique.
A Casablanca pourtant, Nourredine et Soufiane s’intègrent difficilement. Ils ne travaillent pas. «J’ai fait quelques petits boulots de maçonnerie au début», explique le premier. «Mais pour trouver du travail, il faut entretenir des relations avec les locaux», complète le second. Les quelques signes berbères tatoués en alphabet tamazight sur les avant-bras de Soufiane trahissent d’autant plus facilement son appartenance, que le Maroc compte lui-même 15 à 20 millions de Berbères. Les deux hommes se sont rencontrés par hasard, grâce au réseau d’entraide qui leur envoie de l’argent. Ils attendent aujourd’hui que l’UNHCR leur propose d’émigrer ailleurs. «On connaît un Kabyle qui a pu partir au Canada, depuis le Maroc, il y a deux semaines. Mais c’est parce qu’un membre de sa famille était malade là-bas.» En attendant, ils reçoivent quelques dizaines d’euros par-ci, 100 euros par-là. De la part du même réseau, pour payer le loyer et les dépenses courantes.
Cet argent, c’est Augustin Slimi qui l’envoie. Depuis Montereau-Fault-Yonne, une commune de Seine-et-Marne, à la confluence de l’Yonne et de la Seine. Il est le président du Collectif de soutien aux détenus d’opinion kabyles (CSDO). En Ile-de-France, ce réseau revendique quelques centaines d’adhérents, et des milliers de sympathisants. «A titre personnel, je suis membre du MAK depuis 2016, mais le CSDO n’est pas réservé au seul mouvement, il est pour tous les Kabyles», détaille le bistrotier derrière son zinc. Il arbore une croix chrétienne bien visible par-dessus son tee-shirt.
La carte de la Kabylie est tatouée sur le bras de Soufiane et Noureddine arbore le symbole du berbérisme autour du cou.
La carte de la Kabylie est tatouée sur le bras de Soufiane et Noureddine arbore le symbole du berbérisme autour du cou. (Marouane Beslem/Libération)
Funérailles et mariages sur WhatsApp
Très implantée depuis la fin des années 50, la diaspora kabyle compte de nombreux tenanciers de bistrots, restaurants et hôtels de la région parisienne. Depuis son bar, à l’entrée duquel flotte un drapeau berbère, Augustin Slimi coordonne la solidarité et l’envoi d’argent aux Kabyles en fuite. «Tous les mois, je distribue entre 6 000 et 10 000 euros à environ 200 personnes à travers le monde. Cet argent est principalement issu de dons de la diaspora.»
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Lui, est arrivé en France en 2001, après le «printemps noir». Son père était déjà établi dans l’Hexagone, et il n’a pas eu de difficulté à se faire un trou dans l’hôtellerie, puis à s’acheter son propre bar. Comme beaucoup d’exilés, une partie de sa famille demeure au pays, où il n’a pas pu se rendre depuis 2018. Il a assisté aux funérailles de son père et au mariage d’une de ses filles sur WhatsApp. «Le régime algérien emprisonne à tour de bras et procède toujours de la même manière. Une fois sortis de prison, les anciens détenus sont contraints de signer un papier de renonciation au MAK, même s’ils n’en ont jamais fait partie. On leur impose de faire des vidéos et on leur confisque leur passeport. Ensuite ils vivent sous surveillance, avec le risque d’être remis en prison.»
Sofiane Mohdeb en sait quelque chose. Nous rencontrons ce Kabyle de 43 ans, arrivé en France début juillet, derrière les rideaux fermés d’un hôtel parisien où une de ses connaissances l’héberge. Le temps de retomber sur ses pattes et de faire sa demande d’asile, qui marquera, il l’espère, la fin d’un calvaire de cinq années au cours desquelles il aura effectué 28 mois de prison, perdu son entreprise et traversé clandestinement la Méditerranée. En laissant lui aussi sa famille derrière lui.
«Mon dossier était déjà ficelé»
Malgré son épuisement, il souhaite tout raconter. «J’ai toujours été partisan d’une Algérie plurielle, de la régionalisation. J’ai toujours combattu la dictature et l’islamisme politique. Je porte les valeurs de la laïcité et du progrès, et j’ai été persécuté et emprisonné en raison de ces prises de position, prévient immédiatement ce colosse à la voix cassée. Je ne suis pas un membre du MAK, mais on m’a accusé de l’être, pour justifier mon incarcération. Initialement, je suis un sympathisant du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), dont Ferhat Mehenni est parti en 1995, avant de créer le MAK en 2001.»
Mise au point faite, Sofiane Mohdeb entame son récit avec un rare souci du détail. De son activité de rappeur, dans ses jeunes années, à ses études en économie, en passant par son entreprise de BTP et son engagement politique local, tout y passe. C’est en 2017, pendant la campagne du RCD pour la mairie de Bouzeguène, son village natal, qu’il effectue ses premiers lives sur les réseaux sociaux. Tout s’accélère pendant le Hirak, durant lequel il gagne en notoriété, sous le pseudonyme de Sofiane Othentik – un blase hérité de son groupe de rap. «J’étais de toutes les marches. Je faisais partie de la mouvance progressiste.» Sa page Facebook – qu’il sera contraint de fermer et de recréer plusieurs fois – devient l’une des caisses de résonance du mouvement. Elle compte aujourd’hui plus d’un demi-million de followers. A mesure que le Hirak prend de l’ampleur, il observe les autorités s’en prendre de plus en plus régulièrement aux manifestations d’appartenance kabyle.
«J’abordais tous ces sujets sans tabou dans mes posts sur les réseaux sociaux», dit l’ex-rappeur, qui défend parfois le MAK, Au nom de la pluralité et de la liberté d’expression.» En 2021, il dénonce vertement la décision d’Alger de classer le mouvement parmi les organisations terroristes. Il n’en faut pas plus aux autorités pour mettre une cible dans son dos. Sofiane est arrêté le 12 juillet 2021, parmi une soixantaine d’autres manifestants, lors d’un rassemblement à Tizi Ouzou en soutien à six militants jugés ce jour-là. Alors que la majorité des personnes interpellées sont relâchées le soir même, lui est maintenu en détention. Il ne retrouvera sa liberté que plus de deux ans plus t**d. «Mon dossier était déjà ficelé.»
«En sortant de prison, j’ai tout perdu», explique Sofiane Mohdeb.
«En sortant de prison, j’ai tout perdu», explique Sofiane Mohdeb. (Cyril Zannettacci/Libération)
Des prisons surpeuplées
Après 48 heures de garde à vue, il est présenté à un juge et inculpé pour «attroupement non armé» et «partage de photos pouvant porter atteinte à l’unité nationale». Il écope de six mois de prison avec sursis, mais n’est pas remis en liberté. «A la place, on m’a emmené à nouveau à la gendarmerie, où j’ai subi un interrogatoire de nuit. Le chef était acharné, il me promettait que je ne reverrai pas la lumière pour le restant de mes jours.» Le lendemain, dix nouveaux chefs d’inculpation viennent s’ajouter aux précédents, dont «atteinte à la religion», «appartenance à un groupe armé» et «apologie du terrorisme». On l’accuse aussi d’être un membre fondateur du MAK.
Sofiane est placé sous mandat de dépôt et envoyé à la prison de Tizi Ouzou. «Le juge qui a prononcé la décision m’a dit : “Je n’ai pas de problème personnel avec vous”. Une manière de me faire comprendre que ce qu’il faisait le dépassait, et que l’ordre venait d’en haut.» Après une détention de 22 mois, il est condamné en première instance à trois ans de prison. Une peine réduite à deux ans en appel. Il est libéré en octobre 2023, à l’issue de ce second jugement, après avoir effectué plus de la moitié de sa peine dans la prison de Koléa, près d’Alger. C’est là qu’est actuellement détenu Christophe Gleizes.
Sofiane effectue sa première année de détention dans la prison de Tizi Ouzou. A l’époque, le pays traverse douloureusement la pandémie de Covid. Le gouvernement de Tebboune se sert alors de la crise sanitaire pour remettre le couvercle sur le mouvement du Hirak, et les lieux de détention sont surpeuplés. «Nous étions censés être placés en quarantaine, mais comme la prison était pleine, ils m’ont mis au cachot à la place. Pendant seize jours.» Ce délai passé, on le case avec des militants accusés d’appartenir au MAK. «Lorsque je suis arrivé, ils étaient six dans une toute petite cellule. C’était l’été, il faisait une chaleur à crever, ils étaient obligés de dormir sur le sol. Il y avait un diabétique et un vieux parmi eux. Ce n’était pas décent.»
«Ils m’ont battu devant ma mère»
Cinq d’entre eux sont rapidement transférés à Alger, alors que Sofiane reste à Tizi Ouzou avec le sixième, El Hadi. Leur cohabitation dure plusieurs mois. Leur vie en prison s’articule au rythme des «fouilles humiliantes», de la chaleur estivale, des pannes de chaudière durant l’hiver, et des irritants administratifs. «A Koléa, comme j’écrivais mes lettres en kabyle, elles étaient parfois censurées, très peu sont arrivées à leur destinataire.» A l’inverse, l’argent envoyé par leurs proches est souvent renvoyé à l’expéditeur, quand il ne se perd pas en chemin. «Moi, j’ai réussi un peu à m’évader grâce à la lecture, le sport et les études. Mais mon codétenu, El Hadi, a eu beaucoup de mal à supporter l’isolement et l’enfermement. Il était jeune. Ils ont fini par le transférer à Alger quelques mois avant moi, et il a été libéré en 2022. Il a fui et traversé la Méditerranée clandestinement. Il est en France maintenant.»
El Hadi vit aujourd’hui à Saint-Lô, dans la Manche, où il accepte de nous rencontrer. Le récit du trentenaire ressemble à celui des autres. Avec ce même point de bascule pendant le Hirak en 2019, puis la classification du MAK comme mouvement terroriste en 2021. En détention, son appartenance affichée au MAK lui a valu un traitement particulier. «Ils m’ont battu devant ma mère, au moment de mon interpellation en pleine nuit. Puis au commissariat, j’ai été défiguré, torturé.» Cinq ans après, le jeune homme ne porte pas de stigmate physique apparent, mais ce calvaire hante ses nuits. «Raconter la prison, c’est trop dur, je suis désolé, ça me fait revivre tout ça. Je fais déjà ça chez la psy, et ça ne m’aide pas à grande chose», s’excuse-t-il, le regard vide.
A sa sortie de détention, ses proches n’osent plus lui parler, terrorisés à l’idée d’être vus avec un ancien prisonnier politique. Il poursuit malgré tout son activisme sur les réseaux sociaux. Alors recommence le harcèlement des forces de l’ordre. Apeuré à l’idée de retourner derrière les barreaux, il se décide à quitter le pays en 2024. L’été de cette même année, il obtient l’asile, et travaille depuis peu comme plombier chauffagiste. «Ça ne m’aurait pas déplu de venir vivre et travailler en France, mais pas de cette manière.» Il n’a pas revu sa mère depuis sa fuite, et essaie désespérément d’organiser une rencontre dans un pays tiers.
«La police espagnole nous attendait»
«Moi aussi, en sortant de prison, j’ai tout perdu», se souvient Sofiane Mohdeb. Passé l’euphorie et l’élan de solidarité à sa libération, l’atmosphère devient vite irrespirable. «J’ai commencé à recevoir des appels anonymes. Puis, un jour, des agents des renseignements généraux m’ont approché de manière informelle pour m’intimider, et me pousser à signer un document de repentance. Je ne voulais pas signer, car ce document impliquait de reconnaître une forme de culpabilité, et une appartenance au MAK.»
Sentant l’étau se resserrer, il franchit à son tour la Méditerranée, selon un itinéraire qu’il ne souhaite pas révéler. Le passage coûte en moyenne entre 7 000 et 8 000 euros, et la traversée jusqu’à la côte espagnole varie de deux à cinq heures. «Lorsqu’on a débarqué, la police espagnole nous attendait, précise Sofiane. Ils nous ont relâchés après avoir émis un ordre de quitter le territoire.» C’est grâce à un réseau d’entraide qu’il parvient malgré tout à rallier Paris, début juillet.
Désormais, il patiente, afin de voir aboutir sa demande d’asile. Mais l’attente est longue. Sur la table de la terrasse où nous le rencontrons, Sofiane épluche une pile de papiers : les lettres, les certificats, les preuves documentant son parcours et son récit. «Regarde, du temps où j’avais mon entreprise, j’étais venu en France plusieurs fois déjà, commente l’ancien rappeur en brandissant des photos de visas. C’est terrible d’en arriver là. Moi, j’ai toujours été en règle.
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