Les Thrésors d'Hildegarde

Les Thrésors d'Hildegarde Dame Hildegarde, Maistre queue et artisane médiévale

L Ochju ou le mauvais œil Ces croyances sont présentes sur tout le pourtour Méditerranéen.Le mauvais œil est désigné par...
24/08/2024

L Ochju ou le mauvais œil
Ces croyances sont présentes sur tout le pourtour Méditerranéen.
Le mauvais œil est désigné par plusieurs noms : « mal d’ochju » dans le Cap, « ghiustrata » en Balagna, « ochjacciu » dans le Niolo, « mazzulata » dans la Cirnaca, « acciacatura » dans le sud, et un peu partout « innuchjatura ».
Ce mal qu’on qualifie d’indéfinissable et qui atteint surtout les enfants, se caractérise par un état de forte migraine, de nausées, une lassitude inhabituelle. Ces symptômes ressemblent assez à une crise de foie, on dit d’ailleurs que « l’ochju porta nantu à u fegatu ». « L’ochju » est la manifestation d’une influence néfaste provenant d’un regard humain, où l’œil joue le rôle d’instrument de propagation d’une force, d’un fluide, dont les effets sont néfastes pour celui qui les subit. Ce fluide malfaisant provient la plupart du temps d’une admiration envieuse, d’une jalousie très forte. Il peut être transmis sans le vouloir et sans le savoir. On peut également être atteint par « l’imbuscada » qui est un mauvais sort jeté par les esprits hostiles des morts, lorsque l’on passe le gué d’une rivière à midi ou, lorsque à la tombée de la nuit on passe devant un cimetière ou une fontaine. C’est en effet là que se tiennent les esprits. Ils peuvent manifester leur hostilité à l’égard des vivants qui omettent d’accomplir ou qui accomplissent mal leurs obligations envers eux.

Un seul remède s’impose : il faut recourir à une « mammina » ou « incantatora » ou « signatora ».
L’intervention de la « signatora » ou « signatoru » (il n’y a pas de différence de sexe) sera toujours bénévole. Selon les régions de Corse, le rituel peut varier mais les grandes lignes sont identiques. Roccu Multedo dans sa conférence en 1975 à l’Adecec nous donne une idée assez complète des différents rituels.
Dans le Sud, « a signatora » lorsqu’il s’agit de « l’incantesimu di i donni in partu » (l’exorcisme des femmes en couches) s’appelle « tinidora ». Elle utilise divers ingrédients : grains de blé, encens pris à l’église, morceaux de bruyère, du fil, du sel, le sceau de Salomon, la fumée, le plomb fondu jeté dans l’eau, des gouttes d’huile jetées également dans l’eau, ou encore des morceaux de charbon ardent.
A Sisco, dans le Cap, on pratique encore « l’orazione » en jetant des grains de blé dans une assiette d’eau. Le dianogstic du mauvais œil dépend des bulles qui se forment. Il est question dans une prière magique d’une colombe qui tient dans une de ses pattes une tasse remplie de blé.
A Salice (sud) on signe l’œil avec des fils de sept couleurs qui pourraient représenter les jours de la semaine sainte.
A Ghisoni, pour les douleurs et les rhumatismes on verse du sel dans une assiette contenant de l’huile, on chauffe le tout et après avoir fait le signe de croix « la signatora » frotte le membre endolori avec les doigts trempés dans l’huile en disant une incantation.
Mais la matière magique la plus répandue lors des exorcismes est sans contexte L’HUILE. L’arbre qui la produit est réputé pour sa force. L’huile est très tôt associée aux pratiques de purifications. Celui qui est oint est consacré par Dieu. L’huile tient un rôle considérable dans la bible, puisque le nom « Christ » correspond à la traduction grecque « oint du seigneur ». Elle est versée sur le défunt et lors du baptême, elle participe à la naissance et à la mort. Versée sur l’eau, elle a pour objet de rendre visible l’invisible, de fixer les esprits fuyants dans l’eau. Les pêcheurs corses en jettent pour calmer la mer et y voir les poissons. Le poisson est l’œil de la mer, il est d’ailleurs pour cette raison considéré comme un animal protecteur.
La « signatora » va verser de l’huile sur l’eau pour que son œil voie les profondeurs.
Elle commence l’exorcisme en faisant trois signes de croix et en mettant en contact « a lumerella a oliu » avec quatre points de l’assiette, Nord-Sud, Ouest-Est de façon à, former une croix. L’assiette doit être une assiette blanche, creuse. Elle récite « e prigantule » et recommence le signe de croix avant de plonger dans l’huile l’auriculaire de la main gauche ou droite (les avis sont partagés) et laisse tomber trois gouttes dans l’assiette, elle recommence la même démarche trois fois : «sta preghera fu detta très volte. Ogni volta à mammone face très segni di croce cù a lumerella à oliu » Bartolomeu Dolovici –Veghia cu i morti – Bastia 1973.
Jean-Claude Rogliano dans « Mal cuncilio » décrit la même scène « Quand l’huile fut chaude, la signatora en fit tomber quelques gouttes dans l’eau de l’écuelle. Avec la même main, elle ne cessait de faire des signes de croix au dessus du récipient, tandis que Rosana répétait après elle les prières de l’incantesimu. Enfin elle lui apprit à découvrit dans la forme des tâches d’huile surnageant dans l’eau, les causes du mal et les moyens de les faire disparaître. »
Trois gouttes, cinq gouttes, là aussi les avis sont partagés, mais la plupart des cas étudiés parlent de trois gouttes et toujours d’un nombre impaire, essentiellement magique. Le chiffre TROIS est sacré dans toutes les civilisations. Il représente l’enfant issu du couple, la trinité divine, les trois niveaux de l’univers : l’en haut, le milieu (la terre) l’en bas, c’est-à-dire : l’avenir, le présent et le passé. C’est aussi le chiffre de la renaissance : le Christ a ressuscité le troisième jour.
A Linguizzetta à Venaco ou dans le Rustinu l’assiette creuse est posée sur la table, et dans le Rustinu chose qu’aucun auteur ne précise, le malade pose ses doigts de la main droite sur le rebord de l’assiette.
Si les gouttes se diluent, le malade « hè innuchjiatu » si les gouttes restent entières, il ne s’agit pas d’un sortilège.
L’opération se déroule en trois temps :
-dans un premier temps, « la signatora » vérifie qu’il s’agit bien du mauvais œil. Si elle constate que « ghié l’ochju » elle recommence l’opération pour le vérifier. Ce n’est qu’à la troisième fois qu’on saura si le malade est guéri : on dit que « l’ochju spezza ». La « spezzata » est un changement radical. Alors que les gouttes se diluaient, elles s’agglutinent, se stabilisent et restent figées. Dans la goutte apparaît l’ombre d’une pupille pareille à celle d’un chat.

Dans le sud, même si le malade est présent on place sous l’assiette un objet lui appartenant, on procède de même dans le Rustinu où le malade portera l’objet sur lui pour se protéger.
-Si à la troisième opération triple, aucune des gouttes ne s’est figée, le mauvais œil n’est pas parti. Il faut le faire dire par une autre personne et jusqu’à trois personnes différentes.
-Lorsque l’exorcisme est terminé, on jette l’eau dans le feu ou dehors dans un lieu de passage. On y rince auparavant l’auriculaire qui a gardé la trace de l’huile et on l’essuie sur ses cheveux. Dans le Rustinu, on brouille l’eau avec ses doigts et on trace un dernier signe de croix sur la tête du patient en prononçant la formule suivante : « que le maléfice soit conjuré. »
La « signatora » peut également opérer à « sec » sans eau, sans huile, en faisant des signes de croix sur la tête du patient. Lorsque le mal s’en va, elle baille ou elle a le hoquet.
A la fin de l’opération elle peut faire part, si le patient est d’accord, de ses commentaires :
– lorsque les gouttes sont bien réparties dans toute l’assiette, le mauvais œil provient d’une assemblée de personnes.
– lorsqu’elles sont disposées sur une seule ligne « e trecce » il a été causé par une femme.
Ces correspondances obéissent à la grande loi dite « des signatures » une phrase citée par Roccu Multedo de Jean Marquès-Rivière résume cette loi « ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est en haut est comme de ce qui est en bas, pour faire des miracles d’une même chose. »
La prière magique doit être bien dite car « benedire » veut dire « bien dire ». Dans les prières magiques corses, il faut prononcer le prénom. Le prénom est par excellence le nom secret, c’est l’être intime. Nommer c’est faire venir, faire venir c’est faire obéir. En magie, « l’énoncé d’un nom suffit pour asservir » a dit Pline – Auteur romain de l’encyclopédie naturelle.
Pour devenir « signatora » il faut être catholique pratiquante. Elle est la continuatrice de la « bonna donna », des fées, elle protège des mauvais esprits.
A travers les « prigantule » les fées ont été remplacées par la vierge ou les saintes et les personnages mystérieux, quelquefois mythologiques, par des saints, dont certains sont inconnus dans la religion chrétienne. Par exemple, dans une très ancienne prière destinée à soigner les bêtes, il est question de saint Talbu, saint Erbu, saint Maclu. Qui sont-ils ? Nous avons là un exemple de prière modifiée par l’influence de la religion. L’ancienne croyance persiste et s’intègre à la religion chrétienne.
Autrefois la transmission se faisait en famille et en génération alternée : grands-parents – petits enfants. Aujourd’hui, « la signatora » dévoile ses secrets la nuit de Noël aux personnes qui le lui demande si elle les trouve dignes de les posséder.
Si on dévoile « les prigantule » ou si on les transmet hors de la date voulue, le pouvoir est perdu.
La « signatora » ne se limite pas à conjurer le mauvais œil, elle soigne certaines maladies auxquelles on n’attribue pas de causes magiques : piqûre d’insecte, vers, coup de soleil. Chaque maladie appelle une prière différente et un matériel approprié. On rejoint là la médecine empirique.
Il existe également des prières que l’on peut apprendre « i ogni tempi » de tous temps.
Ce sont des prières que l’on récite avant d’aller se coucher, à l’église, en passant devant une croix, pour éloigner l’orage en posant sur la fenêtre l’œuf de l’ascension « l’ovu cruciatu di l’ascensione » ou en allant à l’aube, le jour de l’ascension cueillir « u risu » ou « broccula » une plante qui a la particularité de pousser à l’envers et qui fleurit à la saint Jean ou à la Trinité. Si elle ne fleurit pas, cela est signe de grand malheur. On conserve également les petits pains de saint Antoine et de saint Roch qui une fois bénits assurent la protection du foyer et ne moisissent jamais.
On peut constater que les pratiques magiques ne se limitent pas aux maladies des hommes et des animaux, elles sont nombreuses toute l’année aux dates rituelles importantes du calendrier. Elles renforcent la lutte des hommes contre la mort et la maladie, elles combattent la misère et le malheur, elles garantissent la survie et attirent les forces positives en éloignant les démons.
Nous vivons toujours aujourd’hui, et c’est heureux, à la frontière du surnaturel.

Précautions et remèdes

Quels sont les moyens pour se protéger des démons de l’ochju ?
Nous savons que les personnes les plus réceptives à « l’ochju » sont d’abord les enfants, les personnes heureuses, chanceuses, comblées qui dégagent une énergie positive convoitée par l’œil. Elles sont plus que les autres soumises au regard, d’où la nécessité de se protéger.

Le vertical contre le mal

Les corses ont gardé ce recours à la verticale face au danger du mauvais œil. « L’ochju » provoque un déséquilibre, le vertical en créant un lien avec les forces célestes est bénéfique (stantari, pierres verticales). La fameuse main de corail que portent les nouveaux nés est fermée, le pouce passé entre l’index et le majeur. On fait les cornes lorsqu’on a le sentiment d’être en présence de l’œil. Cette croyance dans le pouvoir des cornes est très ancienne. Carine Adolfini Bianconi, nous démontre que les sumériens avaient le même symbolisme de verticalité : « la main phallique, la ziggourat (tour), la flèche, les cornes ou les stantari… rendent hommage au pouvoir créateur de la divinité. »

L’Asphodèle

Pour les corses c’est une plante de vie alors que pour les grecs et les romains, c’est le symbole de la mort.
Elle est utilisée pour l’œil par la « sfumatora » : « je t’enfume et que Dieu te guérisse de tout mal. » Elle est aussi l’arme puissante des « Mazzeri » dont le nom est lié à la plante : mazza, mazzetta. Mais, mazzetta en corse veut dire aussi bouture, donc partie vivante qui donnera naissance à d’autres plantes. Pendant les batailles mazzériques, les « Mazzeri » sont munis de Tirli ou Zirli (asphodèles). Zirlu veut dire aussi « jaillissement », symbole de fertilité. A ce titre, elle représente la virilité et la puissance. Elle servait à allumer le feu sacré de la saint Jean. Ce jour là, le soleil est au, plus haut de sa course, c’est le solstice d’été. On constitue un bûcher, appelé « castellu »
au sommet duquel on place une couronne végétale tressée, symbole du soleil. A la base, on place les plantes magiques, en particulier l’Asphodèle et la Murza ( l’immortelle) pour l’allumer. Nous avons toujours cette référence au vertical pour s’élever vers le divin.

Le sel

Contre l’envie, la jalousie, pour se protéger du mauvais œil on utilise encore de nos jours le sel, beaucoup en mette dans leurs poches, dans leur voiture ou sous leur lit. Depuis 5000 ans, le sel est considéré comme une énergie capable de réanimer une victime. Il est donc perçu comme une substance vitale unissant l’homme à Dieu.
Il est également connu comme un conservateur, on y voit donc un remède contre la désintégration de la matière vivante. Il désinfecte les plaies, nettoie et cicatrice. Il se dissout dans l’eau et absorbe le maléfice. Il peut aussi se cristalliser et empêcher ainsi le mauvais esprit de s’étendre.

La salive

Tout le monde sait qu’en Corse il est défendu de complimenter un enfant sans dire « que Dieu le bénisse » en crachant par terre ou sur le berceau ou en lui mettant un peu de salive sur la tête. La salive véhicule la vie, mais son effet peut être double. Etant chargée de la puissance interne de la personne, si cette dernière est maléfique ou malade, elle devient négative. Elle peut unir ou dissoudre, guérir ou salir, être associée à l’insulte. Elle a des propriétés communes avec le sel : son pouvoir cicatrisant et désinfectant. On retrouve le mot sel dans le langage : salvare = sauver, salute = santé.
En Corse comme en Mésopotamie, elle agit comme un réceptacle et absorbe soit le bon, soit le mauvais qui se retrouve transféré sur l’enfant qu’on complimente.
Jésus crache sur les yeux de l’aveugle puis y pose ses mains pour lui redonner la vue. Nous voyons bien là, les rapports entre la salive, les yeux, les mains et la guérison.

La Pierre

La pierre est un symbole de protection dans toutes les parties du monde. Sa solidité, sa force sécurisent l’homme, elle est liée à l’idée d’immortalité. Le temps ne l’atteint pas. La pierre ne laisse rien passer, pas même l’esprit des morts. C’est pour cela qu’elle ferme les tombeaux. Les pierres dont sont faites les maisons et la maison elle-même ont dans l’Ile un caractère sacré. On porte la pierre autour du cou pour éviter les mauvaises contagions et surtout pour former une barrière contre le mauvais œil.
Parmi les pierres merveilleuses, la Catochite ou pierre de mémoire était connue de Pline. La pierre d’aigle qui rend invisible, se trouve au col d’Ominanda. Pour qu’elle agisse, il faut prononcer la formule « Tamo-Samo » qui ressemble au « sésame ouvre-toi » des mille et une nuits. On portait en voyage, a petra quatrata, magnétite ou pierre d’aimant que l’on trouve près de Canari. Elle a la vertue de rendre infatigable et se porte attachée à la jambe gauche au dessus du genou. Un autre talisman était l’Unghie d’ella grande bestia qu’on allait chercher dans un pays lointain afin de se défendre contre les sorcières.

Le Corail

U Curallu a été découvert en Méditerranée il y a 6.000 ans. Il représente une amulette puissante appartenant au règne animal, végétal et minéral. Il est donc triplement bénéfique. Le fait qu’il pousse dans la mer accroît son pouvoir. L’eau étant le domaine des esprits. Ses branches rappellent les cornes, d’ailleurs en Corse, on porte souvent des cornes en corail. Il a aussi le pouvoir de soigner les hémorragies, sans doute à cause de sa couleur qui rappelle le sang pétrifié.

L’œil de Sainte Lucie

Pour se protéger, on peut accrocher un œil de Sainte – Lucie à son collier. Ce coquillage poli par la mer est en forme d’œil. Sainte-Lucie était connue en tant que protectrice de la vue et des maladies des yeux. Elle est très vénérée en Corse. Le coquillage est une représentation très ancienne de l’œil. Des perles rondes et percées en céramique blanche sur lesquelles sont dessinés des yeux bleus ont été retrouvées dans des anciennes tombes corses. Les yeux bleus, rares, passaient pour avoir un pouvoir néfaste. L’amulette les représentant servait de contre charme.

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