01/07/2026
La BĂȘte du Vieux Dunkerque
En cet hiver de 1800, le Vieux Dunkerque semblait figĂ© dans une glace Ă©ternelle. La neige, lourde et sale, recouvrait les pavĂ©s inĂ©gaux des quais, Ă©touffant le claquement habituel des sabots et des caisses que lâon chargeait. La nuit tombait tĂŽt, vers quatre heures, et avec elle venait un froid qui brĂ»lait les poumons comme une flamme invisible. Les lanternes des tavernes perçaient Ă peine la brume salĂ©e venue de la mer du Nord, et les goĂ©lands, mĂȘme eux, se taisaient, rĂ©fugiĂ©s sous les toits de tuiles noircies.
Jan Van der Meer Ă©tait un armateur respectĂ©, un Flamand pure souche dont le nom Ă©voquait les dunes et les comptoirs lointains. Ă quarante-deux ans, il possĂ©dait trois navires qui faisaient le commerce du rhum des Antilles, du tabac et des Ă©toffes. Veuf depuis trois ans, il vivait dans une solide maison de brique rouge face au bassin, avec vue sur les mĂąts qui grinçaient sous le vent. On le disait sobre dans les affaires, pieux Ă lâĂ©glise, et discret sur ses plaisirs. Pourtant, depuis lâautomne, une ombre planait sur le quartier.
Les premiers crimes furent attribuĂ©s Ă des loups descendus du nord, ou Ă des marins ivres. Un docker retrouvĂ© Ă©gorgĂ© prĂšs des entrepĂŽts, la gorge ouverte comme par une griffe immense. Puis une femme de pĂȘcheur, le visage lacĂ©rĂ©, dĂ©couverte au petit matin dans une ruelle, les yeux grands ouverts sur une terreur indicible. « La BĂȘte », murmurait-on. On lâentendait certaines nuits : un souffle rauque, profond, comme un soufflet de forge rouillĂ©, suivi de pas lourds et traĂźnants sur la neige durcie. Jamais on ne la voyait. Ceux qui prĂ©tendaient lâavoir approchĂ©e disaient seulement : « Fuyez. Ne vous retournez pas. »
Le Roi, inquiet pour le commerce du port stratĂ©gique, envoya un enquĂȘteur. Le sieur Louis de Rochefort arriva par la diligence de Lille au dĂ©but du mois de janvier. Grand, maigre, vĂȘtu dâun manteau noir Ă©limĂ©, il avait le regard perçant de ceux qui ont dĂ©jĂ tout vu. Il sâinstalla dans une chambre au-dessus de la taverne « Au Vieux MĂąt » et commença ses investigations avec mĂ©thode.
Van der Meer le reçut poliment dans son salon chauffé par une cheminée monumentale.
« Cette BĂȘte, monsieur lâenquĂȘteur, est une fable de marins, dit-il en servant un verre de rhum ambrĂ©. Le froid rend les hommes fous. Mes navires continuent Ă charger, malgrĂ© les rumeurs. »
Rochefort observa lâarmateur : mains larges, veines saillantes, yeux injectĂ©s de sang malgrĂ© lâheure matinale. Il nota lâodeur sucrĂ©e et lourde du rhum qui imprĂ©gnait ses vĂȘtements.
Les nuits suivantes, les crimes se rapprochĂšrent. Un commis de Van der Meer fut retrouvĂ© prĂšs des quais, le crĂąne dĂ©foncĂ© contre une bitte dâamarrage, comme si une force colossale lâavait projetĂ©. Des traces de pas Ă©normes, irrĂ©guliĂšres, sâĂ©loignaient dans la neige⊠puis sâarrĂȘtaient net, comme si la BĂȘte sâĂ©tait envolĂ©e.
Rochefort interrogea les tĂ©moins. Tous parlaient du mĂȘme son : un grognement bas, presque humain, suivi dâun halĂštement prĂ©cipitĂ©. « Quand il est proche, il faut fuir et vite. Ne jamais se retourner. Ceux qui lâont fait⊠ils nâont plus de visage. »
Une nuit de tempĂȘte de neige, Van der Meer resta t**d dans son bureau. Le rhum des Antilles, ce nectar Ă©pais et traĂźtre, coulait plus librement depuis la mort de sa femme. Il buvait pour oublier les dettes, les cargaisons perdues, la solitude qui rongeait comme la rouille sur ses ancres. Ce soir-lĂ , la bouteille Ă©tait presque vide. Il sâassit lourdement, la tĂȘte lourde, et sombra.
Il se rĂ©veilla au petit matin, allongĂ© sur le parquet froid de lâentrĂ©e, les mains poisseuses. Du sang. Sous ses ongles, des fragments de chair. Ses bottes, prĂšs de la porte, Ă©taient maculĂ©es de neige sale et de traces sombres. Une douleur lancinante lui vrillait les tempes. Dehors, les cloches sonnaient. On avait trouvĂ© un nouveau corps : un garde du port, la nuque brisĂ©e, prĂšs de la maison de lâarmateur.
Rochefort frappa Ă sa porte peu aprĂšs. Van der Meer, pĂąle, lâaccueillit en robe de chambre.
« Encore un crime cette nuit, monsieur Van der Meer. Tout prÚs de chez vous. Avez-vous entendu quelque chose ? »
Lâarmateur secoua la tĂȘte. « Rien. Le rhum⊠je dors comme une souche. »
Mais dans sa mĂ©moire fragmentĂ©e, des images affleuraient : le souffle rauque qui Ă©tait le sien aprĂšs trop de verres, les pas lourds dans la neige, la rage sourde contre tous ceux qui menaçaient son commerce ou sa rĂ©putation. La BĂȘte nâĂ©tait pas descendue des forĂȘts. Elle naissait dans les brumes de son esprit quand lâalcool noyait sa conscience. Somnambule meurtrier, il commettait lâirrĂ©parable, puis rentrait, lavait vaguement ses mains, et oubliait.
Rochefort, perspicace, remarqua les petites incohĂ©rences : les bottes trop propres pour une nuit pareille, lâodeur persistante, le tremblement des mains. Il ne dit rien encore. Il laissa Van der Meer mariner dans sa peur grandissante.
Les nuits suivantes, lâarmateur tenta de rĂ©sister. Il ferma la cave Ă rhum. Mais la solitude et le froid le rongeaient. Une nouvelle bouteille apparut comme par magie. Le grognement revint, intĂ©rieur cette fois.
La derniĂšre nuit, Rochefort le suivit discrĂštement. Il entendit les pas traĂźnants sortir de la maison, le souffle rauque dans la ruelle. Il vit Van der Meer, yeux vitreux, avancer comme un automate vers un marin att**dĂ©. La BĂȘte nâexistait pas. Elle Ă©tait cet homme brisĂ©, ivre de rhum et de culpabilitĂ© refoulĂ©e, qui dĂ©truisait tout ce qui rappelait sa propre faiblesse.
Quand Van der Meer se réveilla cette fois, menotté dans sa propre cave, Rochefort était là , impassible.
« Il nây a jamais eu de BĂȘte, monsieur Van der Meer. Seulement vous. Et le rhum qui vous transforme en monstre. Ceux qui fuyaient ne se retournaient pas⊠car ils auraient vu un homme ordinaire, terrifiant de banalitĂ©. »
Dehors, la neige continuait Ă tomber, Ă©touffant les cris de lâarmateur. Dans le Vieux Dunkerque, on parla encore longtemps de la BĂȘte. Certains disaient lâavoir entendue, mĂȘme aprĂšs lâarrestation. Mais ce nâĂ©tait peut-ĂȘtre que le vent dans les mĂąts, ou le remords dâun port qui avait trop commercĂ© avec les dĂ©mons de lâalcool.
Fin.