27/09/2024
BON-SENS PAYSAN, GARDE-MOI !
S’installer. Devenir paysanne, paysan. C’est quoi ? Établir un projet agricole, le financer, faire un prévisionnel économique, organiser le travail, anticiper, embaucher, investir, atteindre les objectifs, développer la ferme … Oui ! C’est tout cela ! Ce champ lexical entrepreneurial a largement investi notre façon de penser le métier et pour exister dans cette société nous en avons besoin. Lorsque tout marche, finalement, on se prend au jeu, on pense avoir la main. Mais une panne matérielle, une livraison en re**rd, un client qui ne paye pas, un débouché qui ne fonctionne plus, un aléa climatique, une épidémie, un ravageur qui emporte une récolte … et la machine bien huilée s’enraye, cafouille, et parfois cale. Alors c’est la faute des politiciens, du patriarcat ! C’est à cause du climat qui change ! Non ! Des écolos-végans, des clients pas toujours fidèles, des concurrents tricheurs, des fournisseurs avides, des administrations défaillantes, … Tout cela est vrai ! Mais peut-on en permanence être sur le qui-vive pour tout contrôler, tout techniciser, tout maîtriser ?
Les paysannes et les paysans, de tout temps aux prises avec des forces bien plus grandes qu’eux, ont toujours pratiqué une forme de lâcher-prise, un brin de fatalisme. Juste la dose nécessaire pour pouvoir dormir sur leurs deux oreilles, pour resemer ce que la nature ou la vie - c’est la même chose - leur a pris la veille et leur redonnera peut-être le lendemain. Avec une telle enseignante, ils n’ont pas oublié qu’il n’étaient pas tout-puissant, que la mesure et l’humilité étaient de mise. C’est ce que les citadins ont appelé le « bon-sens paysan ».
Publié dans l'hebdomadaire LABORARI
sorti le vendredi 13 septembre