19/08/2026
MATOUB Mèbarek
68 ans. C’est le temps qu’il nous aura fallu pour enfin voir ton visage.
Toute ma vie, j’ai connu ton nom. Gravé sur l’école du village, inscrit sur une stèle, raconté avec fierté dans notre famille. Mais ton visage, jamais.
Pendant la guerre, Jida avait caché toutes les photographies pour vous protéger, pour que l’armée française coloniale ne puisse pas vous identifier. Après ton assassinat en Kabylie, il ne nous est donc resté aucune photo de toi.
Jida avait 26 ans. Elle était enceinte de vos jumeaux et avait deux petites filles de quatre et deux ans. Deux filles qui ne reverraient jamais leur père et deux enfants à naître qui ne le connaîtraient jamais.
Pendant 59 ans, jusqu’à son départ il y a neuf ans, elle a porté ta mémoire et tenté de nous dessiner ton visage avec ses mots. Elle répétait toujours : « Il était très beau. Très, très beau. » Et moi, je la taquinais : « Jida, c’est peut-être l’amour qui te le fait voir aussi beau… »
Aujourd’hui, 68 ans après, nous avons enfin retrouvé ta photo. Et Jida avait raison. Tu étais vraiment très beau.
Comme j’aurais aimé poser cette photo devant elle, voir son regard reconnaître le tien et lui dire : « Tu vois Jida, cette fois je ne peux plus te taquiner. Tu avais raison depuis le début. »
Aujourd’hui, pour la première fois de ma vie, je peux regarder Jeddi. Je découvre ses yeux, ses traits et j’y cherche un peu de ma mère, de mes tantes, de mon oncle, peut-être même un peu de nous, ses petits-enfants.
Ses enfants peuvent enfin mettre un visage sur leur père. Et nous pouvons montrer cette photo aux nôtres et leur dire : « Regardez, c’est lui. C’est votre arrière-grand-père. »
Une photographie ne rattrapera jamais 68 années d’absence. Mais elle nous rend quelque chose d’immense : ton visage. Je suis fière de toi, Jeddi. Fière de ton courage, de ton engagement et de ta vie donnée pour que les générations après toi puissent vivre libres.
Et aujourd’hui, il manque forcément Jida. Elle qui, pendant 59 ans, a été nos yeux pour te voir.
Jida, tu avais raison. Il était aussi beau que dans ton souvenir.
Quelque chose s’apaise enfin. La plaie se referme un peu.
Repose en paix, Jeddi.
Ton visage avait disparu de nos photos, mais jamais de notre histoire.