18/12/2025
Beaurang, Saint-Émilion
C'est ici que je suis née, ici que depuis 15 ans j'ai raconté à des milliers de visiteurs quel dur labeur c'est d'élaborer un vin de Saint-Emilion mais aussi que la passion efface tout.
Aujourd'hui je dois dire au revoir à ce lieu qui est plus qu'un lieu de travail mais le plus dur c'est pour mes parents Marie-Christine et Claude PUYOL.
La cupidité de certains aura eu raison de leur passion pour la production d'un vin merveilleux et jusqu'à leur santé physique et mentale.
Aujourd'hui ils doivent dire au revoir au lieu où ils se sont aimés depuis cinquante années, où ils ont pris soin de leurs anciens, où ils ont élevé leurs filles, où ils ont joué avec leurs petits-enfants, où ils se sont ravis de voir de beaux raisins mûrir, où ils ont dû aller tailler la vigne dans le froid, où ils ont dû aller travailler sous un soleil harassant, où ils ont fait face au bouleversement climatique, où ils ont pleuré de rage en voyant un orage de grêle s'abattre sur leur vignoble, où ils se sont sentis meurtris devant des bourgeons brûlés par un gel de printemps, où ils ont dû combattre les maladies de la vigne tout en respectant l'environnement, où ils ont pleuré tant leur corps leur faisait mal mais ils ont toujours eu le courage de recommencer chaque année pour élaborer le meilleur millésime possible pour leurs clients.
Aujourd'hui ils doivent dire au revoir à ce lieu, ils doivent supporter de voir des charognards s'approprier par petits morceaux ce qui faisait leur vie, voir partir une misère leur sueur et le fruit de leur terre.
Je suis impuissante de les voir ainsi dévastés, eux qui ont travaillé sans relâche en remettant chaque euros dans leur outil de travail pour le faire évoluer.
Arracher les vignes dont certaines sont centenaires et la mémoire vivante de l'appellation ne résoudra rien.
Nous n'avons eu aucune aide d'aucune part.
Certains nous traitent d'empoisonneurs parce que "nous répandons des pesticides", d'autres parce que "nous faisons la promotion de l'alcoolisme" car le fruit de notre travail contient de l'alcool. D'autres encore trouvent que nos bouteilles sont trop chères ou... pas assez, qu'il faudrait aussi être restaurateur, chambre d'hôtes ou même hôtel !
Voilà ce que c'est aujourd'hui que d'être artisans vignerons à Saint-Émilion.
Nous étions les garants de la biodiversité, les travailleurs de la terre et les promoteurs d'un art de vivre à la française que le monde entier nous envie auprès de visiteurs de tous horizons.
La résilience viendra... peut-être...
Aujourd'hui pour mes parents il faut penser à quitter ce lieu et à où aller "prendre sa retraite", aujourd'hui il faut envisager quoi faire de ses journées en sachant les vignes sans les soins qu'elles méritent.
Aujourd'hui, il faut penser à rebondir et peut-être se reconvertir pour mon collègue Stéphane, collaborateur loyal et personne de confiance depuis 30 ans et pour moi-même à l'accueil des visiteurs depuis 15 ans.
Les familles d'artisans vignerons et leurs collaborateurs souffrent, toute une région est sinistrée et on détourne le regard.
Le couperet est tombé.
Un arrêt net et tranchant.
Cher.e.s ami.e.s, cher.e.s client.e.s, Château Beaurang c'est fini.
En attendant que ce nouveau monde vous propose une expérience sensorielle proche de la dégustation d'un vin, peut-être qui sait grâce à l'intelligence artificielle, continuez à ouvrir des bouteilles de vin pour vos moments de convivialité afin de soutenir voire sauver les derniers vignerons français notamment bordelais encore debout, vacillants, mais debout.
Delphine PUYOL